Le stockage par batteries en Afrique subsaharienne : cadres réglementaires et montages contractuels
Auteurs
1. Les capacités de production d'électricité d'origine renouvelable mises en service en Afrique subsaharienne depuis une dizaine d'années sont, pour l'essentiel, intermittentes. Le stockage par batteries (Battery Energy Storage Systems ou BESS) facilite leur intégration en déplaçant la production solaire vers le pic de consommation du soir et en fournissant au réseau réserves et réglage de fréquence.
2. L'Afrique du Sud reste le marché le plus avancé du continent en la matière. Au programme BESS d'Eskom, financé sur ressources concessionnelles1, a succédé le programme BESIPPPP, qui rémunère des producteurs indépendants de stockage par un paiement de capacité sur quinze ans2. En Afrique de l'Ouest, la Senelec a lancé plusieurs appels d'offres combinant solaire et stockage et construit sa propre batterie à Diass, tandis que la Mauritanie développe la centrale hybride IWA, qui associe 160 MW de solaire, 60 MW d'éolien et 340 MWh de stockage3.
3. Les codes de l'électricité de la région ont été écrits autour de la production, du transport, de la distribution et de la vente. Or, une batterie qui soutire de l'électricité pour la réinjecter dans le réseau n'entre dans aucune de ces catégories. Le Code de l'électricité sénégalais de 2021 fait exception en lui consacrant une licence propre4. En pratique, le montage contractuel dépend de l'identité du porteur de l'actif.
4. On distingue généralement deux types de modèles d’infrastructure BESS : d’une part, le scénario d’un BESS couplé à une infrastructure de production d’électricité (I) ; d’autre part, le BESS Standalone (II).
I. Le BESS couplé à une infrastructure de production d’électricité
5. Dans la plupart des projets, la batterie est adossée à une centrale photovoltaïque ou éolienne dont elle stocke l'excédent pour le restituer aux heures de pointe : elle constitue alors une composante de
l'installation de production. La concession ou la licence du producteur fonde son déploiement, et l'électricité restituée est vendue dans le cadre du contrat d'achat d'électricité (PPA) conclu avec l'acheteur public. Le développeur et ses prêteurs financent l'ensemble, sans que le bilan de l'acheteur ni l'endettement de l'État soient sollicités. Les appels d'offres sénégalais et mauritaniens retiennent ce schéma, à l'image du projet d'Axian Energy à Kolda (60 MWc avec batterie, 84 millions d'euros)5.
6. La batterie peut néanmoins être raccordée en un point distinct de celui de la centrale, ce qui pose la question de son rattachement à la concession et de l'imputation des coûts de réseau. La tarification soulève une question plus délicate encore, celle de savoir si l'acheteur doit payer au même prix l'électricité injectée directement et celle qui a été stockée puis restituée, alors que leur valeur pour le système diffère et que le stockage entraîne des pertes. De la réponse dépendent le comptage et, par suite, le profil de revenus présenté aux investisseurs et aux prêteurs.
II. Le BESS Standalone
7. La batterie standalone n'est pas associée à une installation de production d’électricité. Raccordée au réseau, elle soutire et réinjecte de l'électricité au gré des besoins du système et lui fournit des services de flexibilité (écrêtement des pointes, réserves, réglage de fréquence). Un producteur privé ne peut vendre ce type de services tant que la réglementation sur l'électricité n'autorise pas un acheteur public ou un gestionnaire de réseau à rémunérer une disponibilité sans acheter d'énergie. La batterie standalone est donc, dans la plupart des pays de la région, détenue et exploitée par le gestionnaire de réseau, qui peut également exploiter des batteries couplées à ses propres centrales, comme à Diass (56 MW / 56 MWh) au Sénégal6.
8. Lorsque des ressources concessionnelles sont disponibles, l'actif peut être financé par des bailleurs bilatéraux ou multilatéraux, comme la KfW et l'AFD à Diass ou la Banque mondiale dans le programme régional BEST7. Le projet peut être également structuré selon un schéma EPC-F (Engineering, Procurement, Construction and Financing) : le contractant conçoit et construit la batterie et apporte ou organise son financement, le plus souvent par crédit export ou financement fournisseur. Les centrales sénégalaises de Linguère et de Koungheul (50 MW chacune, 30 MW / 90 MWh de stockage) notamment reposent sur ce type de montage avec CNTIC et Huawei8. La dette reste celle de l'entreprise publique, et le rythme de déploiement suit la capacité d'endettement ce celle-ci.
9. L'Afrique du Sud a franchi un pas supplémentaire avec le programme BESIPPPP, dans lequel un producteur indépendant construit et finance une batterie standalone, dont le gestionnaire de réseau conserve le droit de dispatch, contre un paiement de capacité sur quinze ans. Le projet Red Sands (153 MW / 612 MWh, Globeleq) a signé ses contrats de projet en juin 2025 selon ce modèle, pour une mise en service prévue en 20279.
Conclusion
Les projets décrits ci-dessus révèlent la coexistence de deux modèles distincts qui ne se concurrencent pas. La batterie couplée s'intègre dans le schéma du producteur indépendant, dont elle reprend la structure contractuelle moyennant l'adaptation des stipulations relatives au raccordement, au comptage et à la rémunération de la capacité et de l'énergie restituée. La batterie standalone relève, pour l’instant, essentiellement des programmes d'investissement des entreprises publiques, financés sur ressources concessionnelles ou sur la base d’un schéma EPC+F.
L'ouverture de ce second segment aux investisseurs privés suppose que les cadres réglementaires intègrent le stockage comme un segment distinct dans la chaîne de valeur de l’électricité et définissent le régime de chacune de ses fonctions, du soutirage à la fourniture de services auxiliaires. Le Sénégal a engagé cette évolution en 2021 et l'Afrique du Sud en a tiré les conséquences contractuelles avec le paiement de capacité du BESIPPPP.
Il est à espérer , à mesure que ces cadres se préciseront, que le stockage d’électricité par batterie suivra le chemin des projets de production indépendante d’électricité sur le continent africain pour devenir une classe d'actifs à part entière financée à recours limité et soutenue, comme l'ont été les premiers IPP, par les instruments de rehaussement de crédit des institutions multilatérales.
1 BAD, South Africa's HEX Battery Energy Storage System (20 MW / 100 MWh, mise en service octobre 2023, financement Clean Technology Fund via la BAD) (https://www.afdb.org/en/success-stories/south-africas-hex-battery-energy-storage-system-delivering-energy-solutions-africa-can-scale-91251).
2 DMRE, Announcement of preferred bidders under the 1st bid window of the Battery Energy Storage Independent Power Producer Procurement Programme (BESIPPPP) (https://www.dmre.gov.za/news-room/post/2138/media-statement-announcement-of-preferred-bidders-under-the-1st-bid-window-of-the-battery-energy-storage-independent-power-procurement-programme-besipppp-and-signing-of-project-agreements-with-an-additional-preferred-bidder-under-the-risk-mitigation-i) ; DBSA, communiqué relatif aux preferred bidders du Bid Window 3, 30 mai 2025.
3 BAD, Mauritanie, Centrale hybride IWA, P-MR-F00-005, août 2026 (https://www.afdb.org/fr/documents/mauritanie-centrale-hybride-iwa-160-mw-solaire-60-mw-eolien-et-340-mwh-bess-en-mauritanie-p-mr-f00-005).
4 Loi n° 2021-31 portant Code de l'électricité, art. 3 (définition du stockage), art. 14 et art. 28 (licence délivrée par le ministre chargé de l'Energie sur avis conforme de l'Organe de Régulation du Secteur de l'Energie au-delà d'un seuil fixé par décret).
5 ESI Africa, Senegal: EPC contract will see May start for solar, BESS project (https://www.esi-africa.com/renewable-energy/solar/senegal-epc-contract-will-see-may-start-for-solar-bess-project/) ; Agence Ecofin, 13 août 2026 (clôture financière en mars 2026).
6 BESS de Diass, 56 MW / 56 MWh, 36 millions d'euros (don KfW de 28 millions d'euros et prêt AFD de 8 millions d'euros), EPC Akuo / Butec, lancement des travaux le 31 mars 2026 (https://fr.apanews.net/business/senegal-lancement-dune-centrale-de-stockage-denergie-par-batteries/).
7 Banque mondiale, Regional Electricity Access and Battery Energy Storage Technologies (BEST) Project, 465 millions de dollars, approuvé le 10 juin 2021 (Côte d'Ivoire, Mali, Mauritanie, Niger, Sénégal) (https://www.worldbank.org/en/news/press-release/2021/06/10/world-bank-group-provides-465-million-to-expand-energy-access-and-renewable-energy-integration-in-west-africa).
8 Agence Ecofin, 13 août 2026, Sénégal : Senelec et Huawei avancent sur 100 MW de capacités solaires avec stockage (contrats EPC+F conclus en juillet 2025 avec CNTIC et Huawei ; travaux de Linguère lancés en avril 2026) (https://www.agenceecofin.com/actualites-industries/1308-140881-senegal-senelec-et-huawei-avancent-sur-100-mw-capacites-solaires-avec-stockage).
9 Energy-Storage.News, Africa's largest standalone BESS reaches commercial close in South Africa (Red Sands, 153 MW / 612 MWh, Globeleq et African Rainbow Energy, contrat de quinze ans avec la NTCSA signé en juin 2025, mise en service attendue en 2027) (https://www.energy-storage.news/africas-largest-standalone-bess-reaches-commercial-close-in-south-africa/).